Six heures du matin, le réveil sonne, et moi j'émerge.....
Qu'est ce que je ne donnerais pas pour rester encore un peu au lit...
Par la fenêtre de la cuisine, je vois la ville, encore plongée dans la nuit.
Je bois mon café brûlant et je beurre mes biscottes.
Je ne vais pas tarder à y aller,
sinon je vais encore me taper les réflexions de la chef.
Si au moins je peux éviter ça, alors je peux espérer passer une journée pas trop pourrave.
Avant de partir, je jette un dernier coup d'oeil dans la chambre.
Mon amoureux dort comme un loir.
Je me presse quelques instants contre lui,je respire l'odeur du sommeil, j'entends ses soupirs...
Puis je m'arrache à lui, dans un regret....
Au lieu de dire "au revoir", je lui dis "je t'aime".
J'ai toujours fait ça. J'enchaîne l'un après l'autre, les passages quotidiens.
La porte de l'appart, le couloir, la rue, l'avenue, la bouche de métro, le quai, et enfin la rame de métro, dans laquelle je vais pouvoir comater une demi-heure avant de commencer le boulot.
C'est une rame sans conducteur, yen a de plus en plus comme ça ces dernières années.
Alors, je m'assois à l'avant, pour profiter de la vue.
Non pas que la vue ait un quelconque intérêt, on a l'impression d'être dans un tube digestif géant, sombre, à peine éclairé....
Mais la vitesse...
Quand on n'a pas de voiture, c'est une sensation rare.
Je connais les courbes et les virages par coeur, j'anticipe le moment où les passagers seront ballottés d'un côté à l'autre...
Une, deux, trois, quatre stations....
Je les digère les unes après les autres, toujours les mêmes noms prononcés par la voix artificielle...
De temps à autre, le programme bugue, et indique une tout autre ligne que celle dans laquelle on se trouve, quand ça arrive ça donne lieu à quelques commentaires, une rumeur, une ébauche de conversation entre les passagers...
Tiens.... La lumière semble avoir des faiblesses par moment.
Toute la rame clignote, par intermittence.
Je continue de regarder droit devant moi.
Nous allons arriver à la station "Croix mairie".
Juste après ce virage...
Mais, curieusement, au lieu de continuer sur son chemin habituel, mon métro s'engage dans un petit tunnel annexe, comme qui dirait "de service"
Et là. Plus de lumière. Dehors, je veux dire.
Plus de coursive éclairée le long de la voie.
Un problème sur la voie principale peut être.
Mais,les minutes passent, et toujours pas de station "Croix Mairie" en vue.
Rien. Le métro continue sa route, tout droit, dans ce tunnel de service étroit et plongé dans le noir.
Un type, qui aurait du descendre au prochain arrêt, y a au moins dix minutes, s'impatiente.
Pour ma part, je reste stoïque, je vais jusqu'au terminus.
Mais tout de même. C'est bizarre. Derrière moi, la rumeur des conversations monte progressivement de ton.
On s'interroge, on s'indigne.
On se dit que cette fois, on ne va pas être à l'heure au boulot.
Et puis tout à coup, un mec beugle.
Vraiment pas content.
Il veut joindre le service de maintenance, par le bouton prévu à cet effet dans chaque rame, mais celui ci ne fonctionne pas.
Ou du moins, personne ne répond.
Il tambourine contre le haut-parleur, et puis d'autres lui disent de se calmer, et il s'emporte contre les autres...
Soudain, je réalise ce qui ne va VRAIMENT PAS.
Je demande à tous les autres de faire le silence, et d'écouter.
Vous n'entendez pas?Vous ne voyez pas la différence????
On n'entend plus les bruits des rails !!!!!
Tout ce qu'on peut entendre, c'est le bruit du moteur !!!
Là, stupeur générale.
Les murmures reprennent de plus belle, plus angoissés cette fois. Un type en bleu de travail, vient me rejoindre à l'avant pour tenter de voir où nous sommes ; mais il n'y a rien à voir, la seule lumière visible, c'est celle qui provient de la rame!
Mais dehors... Elle ne se reflète.... sur rien!
Mon coeur bat à toute allure, je ne suis pas encore vraiment terrorisée, mais j'ai peur, oui.
Quelqu'un dans la foule essaie de tirer le signal d'alarme, en vain, la poignée lui reste dans la main.
Une fille en uniforme de caissière fait une crise d'asthme.
Des gens s'occupe d'elle, la couche par terre, cherchent fébrilement sa ventoline dans son sac.
D'autres, plus angoissés, commencent à tester la solidité des vitres...
Et soudain, tout le monde est projeté vers l'avant!
Moi même je me retrouve plaquée contre le pare-brise!
Dans une situation normale, on aurait aussi entendu les freins crisser sur les rails, mais là, il y a juste le vrombissement sourd du moteur qui s'éteint doucement.
Nous voilà immobilisés, les gens reprennent leur souffle, se redressent, entassés les uns sur les autres.
Les portes s'ouvrent.
Pas un bruit, pas une lumière, ne proviennent de l'extérieur.
Pas plus que tout à l'heure, en somme.
Pas d'écho.
Aucun moyen de déterminer l'environnement qui nous entoure. Quelques uns se décident à aller voir dehors.
Leurs pas sur le sol sont totalement étouffés
Un vigile de supermarché, qui rentrait chez lui, a encore son équipement avec lui, dont une puissante lampe torche.
Et son chien. L'animal, curieusement, freine des quatre pattes pour ne pas aller dehors.
Le vigile l'attache à l'intérieur du wagon. Et se lance à l'assaut des ténèbres.
Les discussions vont bon train à l'entrée du wagon : faut il ou non sortir?
Aller chercher de l'aide?
Signaler où nous sommes?
Ou bien faut il rester à l'intérieur?
Là où les agents de contrôle sont sûrs de nous retrouver?
Enfin, cette rame mène bien quelque part!!!Les avis sont partagés.
Un petit groupe équipé de briquets et de torches improvisés décide de suivre le vigile, dont on n'aperçoit plus que le faible faisceau de sa lampe torche.
Tout à coup
Une sonnerie.
Celle qui nous parait si quotidienne qu'on finit par ne plus l'entendre.
Mais ici....
Le métro redémarre!
Les portes vont se fermer!!
Un type a juste le temps de se glisser entre les portes, et les autres, essaient, en vain, de les rouvrir!
Ils tapent de toute leur force contre le métal, mais rien n'y fait..... Le métro redémarre......
Abandonnant dans l'obscurité la plus totale, un tiers des gens qui se trouvaient dans la rame...
Nous n'entendons déjà plus leurs cris.
L'environnement néant les a déjà absorbé.
Je suis parcourue d'atroces frissons.
Je me terre dans mon coin, tandis que dans la rame, les gens pleurent et hurlent de désespoir.
Je n'en suis même pas sûre qu'il y ait encore des rails, là où nous sommes; c'est même étonnant que les autres aient trouvé un sol où poser le pied.
Je me demande, si je suis mieux là où je suis, ou bien si je n'aurais pas dû rester là bas, comme les autres....
Les heures passent.
Je commence à avoir faim.
Un type sort de son sac un casse croûte appétissant.
D'autres l'imitent, mais certains disent qu'ils feraient mieux d'économiser.
La caissière asthmatique se révèle être aussi claustrophobe, et nous refait une crise, d'angoisse, cette fois.
On a bien du mal à la maîtriser; Ses hurlements entraînent quelques autres dans un accès de folie....
Une femme qui devait probablement être de ménage, nous annonce que la fille est morte.
Stupeur, et le silence s'abat à nouveau sur la rame.
Certains essaient de dormir; mais moi je ne peux pas.
Les heures passent encore, le manque de toilette se fait ressentir.
Le fond du wagon est désigné comme dépotoir à merde....
Les heures passent, et toujours rien, que du néant, autour de nous....
Alors, je me rappelle un récit de Poe.....
Un navire, perdu sur une mer de nuage dirigé par un équipage plus mort que vivant...
Des marins aux gestes mécaniques, au regard vide...
Je sais à présent où nous allons...
Il n'y a qu'une destination
Avec juste un peu de retard, j'aurais été rendue à la mienne...
Et ce soir j'aurais revu mon amoureux...
Personne ne nous retrouvera, j'en suis sûre.
Et quand ce métro s'arrêtera pour de bon, au terminus, je descendrais....
Et l'horizon sera rouge...
Et brûlant....
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